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Les Repair-cafés ont-il une âme ?

Le succès grandissant des Repair-Cafés oblige à s’interroger un peu plus en profondeur sur les valeurs démocratiques, sociales et écologiques dont ils sont porteurs. En effet, face à ce mouvement « par et pour les citoyens », tel qu’il a historiquement émergé, on voit poindre une série d’idées ou d’initiatives qui pourraient amener à le dénaturer et le priver, par là même, de l’adhésion du public.

Un premier axe de réflexion interroge les enjeux démocratiques. Il existe, en effet, un courant de pensée tendant à faire évoluer le mouvement des Repair-Cafés vers un mouvement qui serait subventionné par les pouvoirs publics. Ce qui semble n’être qu’une reconnaissance de fait de l’utilité sociale des Repair-Cafés porte cependant en germe le risque d’une évolution vers une gouvernance de type technocratique. Devant ce danger, il convient de réaffirmer un soutien ferme au principe du Repair-Café populaire et citoyen, émanation de la base. Il est nécessaire de s’opposer tout aussi fermement à cette tendance d’évolution vers des Repair-Cafés technocratiques qui ne sont que leur récupération par les gouvernements, les administrations et les multinationales.

Les catastrophes environnementales en cours obligent à s’interroger suivant un second axe, plus technique. Face au choix fréquent dans les Repair-Cafés d’une approche favorisant les techniques douces – que nous nommons Repair-cafés low-tech – on observe une pression croissante en direction d’une plus grande technicisation, par exemple au travers du numérique et de l’emblématique 5G, raison pour laquelle nous les nommons ici Repair-Cafés 5G. Cette tendance représente selon nous un réel danger dans la mesure où elle contribuerait à accroître les dégradations sociales et environnementales plutôt qu’à les éviter.

 Repair-Café populaire

La plupart des Repair-Café, et c’est le cas pour le nôtre, à Louvain-la-Neuve, sont issus d’une rencontre entre des gens qui en avaient marre de jeter leurs objets, toujours plus rapidement hors d’usage, et des citoyens prêts à les aider à les réparer. Les ‘réparticipants’, comme nous les appelons, prennent en main la réparation de leur objet avec l’aide des bénévoles, autant que nécessaire, sans limite ! Ici, les heures ne comptent pas. Un autre rapport au temps s’installe. Réparer peut être tout aussi passionnant que regarder une série télévisée. Et puis, le Repair-Café peut renforcer la confiance en soi et lutter contre des préjugés anti-féministes. Bien des fois, une veuve, une épouse ou une fille nous ont dit combien elles étaient heureuses de pouvoir prouver à leur compagnon ou père que, contrairement à ce qu’il lui répétait, elle était capable de réparer tout aussi bien que lui, voire mieux. Un bémol cependant, l’absence de femmes bénévoles hors couture et bijouterie. Un déficit à combler absolument !

Au départ, la motivation du réparticipant est de remettre en état un objet pour qu’il puisse continuer à lui rendre les services auxquels il était habitué. Mais la motivation c’est aussi souvent la frustration d’une panne bien trop précoce ou la frustration devant les obstacles mis en place pour décourager la réparation par soi-même. Et puis, on ne dispose tout simplement pas toujours de l’argent pour se payer un remplacement ou un réparateur professionnel. S’établit donc tout naturellement dans le Repair-Café une relation sociale de partage et de collaboration. Relation totalement non-marchande. Notre modèle économique c’est « pas de dépenses, pas de recette », hormis les rares outils, à quelques euros, donnés ou parrainés par l’un ou l’autre réparticipant.

Ce modèle de Repair Café, c’est donc avant tout de la mise en commun, de la convivialité, de la proximité, du local, du circuit-court, du ’faire ensemble’. Il arrive que l’on y revienne, sans rien à réparer, simplement pour le plaisir d’en partager l’ambiance conviviale.

Hors de tout cadre marchand, le Repair-Café populaire est aussi, et tout naturellement, l’occasion de discuter de l’obsolescence accélérée et des dégâts environnementaux causés par un système économique que nous subissons, incapables de tenir tête au matraquage de la publicité et à la puissance de lobbying des multinationales pour imposer des modes de vie de plus en plus techniques. Le Repair-Café populaire est un vecteur important pour l’émergence d’une conscience citoyenne collective.

 Repair-Café technocratique

Avec le succès du modèle citoyen n’a pas manqué de surgir un modèle technocratique, dont les dangers nous paraissent bien plus importants que les prétendus avantages.

Du point de vue des autorités, du monde économique et du monde politique, le mouvement des Repair-Cafés, issu de la base, constitue tout à la fois un danger et une opportunité. Le danger est que les Repair-Cafés permettent aux citoyens de prendre conscience de ce que nos systèmes économique et politique sont bien plus les causes des catastrophes sociales et environnementales qu’ils ne sont des moyens de les éviter. Les pouvoirs qui contrôlent la politique et l’économie – elles vont le plus souvent de pair – se doivent donc de tenter de reprendre délicatement le contrôle de ce mouvement populaire.

Mais le succès des Repair-Cafés est aussi une formidable opportunité pour les dirigeants de verdir leur image, de communiquer sur leur bonne gouvernance. Pour en prendre discrètement le contrôle, il leur suffit de technocratiser le mouvement, de le placer sous une coupole administrative, présentée comme bienveillante, qui permettra de l’orienter et de le surveiller. Les moyens pour y parvenir sont simples. D’abord injecter de l’argent via des financements, des subsides et des salaires. Ensuite rassembler le tout au sein une plate-forme numérique qui, à l’instar des GAFAM, assure un contrôle et un pouvoir sans commune mesure avec celui des associations citoyennes ordinaires. Par ce contrôle, il s’agit de transmettre au ’peuple’ le bon message, celui de l’indispensable croissance économique ! Il s’agit de veiller à ce qu’il y collabore, en accroissant toujours sa consommation, toujours repeinte en vert et en durable, par des entreprises multinationales bienveillantes.

 Repair-Café low-tech

Dans le Repair-Café low-tech, l’objectif est de réparer le plus simplement possible, sans chichis ni bling-bling. Un simple clou et un peu de colle peuvent être plus efficaces, pour remplacer un axe brisé, qu’une pièce venue de Chine ou issue d’une imprimante 3D. Simplicité, autonomie et débrouillardise sont des maîtres-mots pour (apprendre à) réparer soi-même, avec l’aide de bénévoles, et à très peu de frais. Parfois, il faut un peu bricoler, simplifier, abandonner l’une ou l’autre fonction vantée par le fabricant mais que l’on utilise pratiquement jamais. Un exemple ? Un réparticipant arrive avec une de ces merveilleuses usines à café, dotée de différents gadgets. On lui demande si le bec qui permet de produire de la vapeur fonctionne correctement. « Je ne sais pas » répond-il, « je ne l’utilise jamais. » Et pourtant, il a bien payé cette option. Bien entendu, tout cela n’empêche absolument pas le low-tech de rester particulièrement attentif à la sécurité.

Bref, le low-tech c’est la recherche de la technique la plus simple et la plus basique possible, qui nous rend le service qu’on en attend, tout en consommant un minimum d’énergie et en produisant un minimum de déchets.

Mais le Repair-Café, c’est aussi la découverte de ce que sont les objets du quotidien vus de l’intérieur. C’est aussi la découverte de l’obsolescence toujours accélérée, de la fragilité organisée, des entraves organisées à la réparation. Et c’est aussi rapidement l’occasion de discuter de l’excès de complexité de bien des appareils par rapport à leur peu d’utilité. Beaucoup d’énergie et de déchets pour, finalement, bien peu de satisfaction. Ce n’est bien sûr pas toujours le cas, certains appareils rendent de réels services. Mais ce sont souvent les plus simples et les plus faciles à réparer et donc à s’approprier.

Le low-tech, c’est tout à la fois une reprise de contrôle de nos équipements et une volonté majeure de diminution de nos impacts environnementaux. Au fil des décennies, avec le progrès, nos actions quotidiennes sont progressivement amenées à se mettre au service de la technique plutôt que l’inverse. Progressivement, c’est la technique qui nous domine et nous contrôle. Dans une voiture moderne, même un bon bricoleur ne peut plus faire grand-chose. Il faut faire confiance à la technique, au risque qu’elle soit intentionnellement programmée pour nous tromper. Par le low-tech, il s’agit donc de retrouver des outils et des appareils qui soient sous le contrôle et au service de l’humain, retrouver des équipements que l’on comprend, qu’on peut entretenir et réparer.

Ensuite, nous savons tous les destructions gigantesques de l’environnement que la débauche d’équipements provoque. D’un côté, il y a l’extraction des matières premières, souvent dans des régions lointaines, mais toujours accompagnée de destructions sociales et environnementales, que ne subissent évidemment pas les habitants des pays riches. D’un autre côté, il y a tous ces déchets dont nous inondons l’atmosphère, les continents, et les océans. Régulièrement envoyés dans des pays pauvres ou pris en charge par des organisations mafieuses. Et la réalité est que le recyclage tant vanté n’y change absolument rien si ce n’est pour améliorer la bonne conscience des nantis que nous sommes. En effet, placer tous ses espoirs dans l’économie circulaire constitue un négationnisme thermodynamique à l’état pur. Au Repair-Café, des gens bien intentionnés nous demandent régulièrement comment ils pourraient aider les ‘pays pauvres’ en leur faisant parvenir leurs vieux portables, tablettes ou smartphones. Cette question donne systématiquement lieu à des discussions collectives bien intéressantes.

Le low-tech ne fuit pas absolument le numérique mais il le consomme avec modération. Il privilégie les logiciels libres et les sites collaboratifs dont, par exemple, le très réputé Wikipédia. On propose par exemple aux réparticipants qui ont des soucis avec les logiciels de leur portable de passer à Linux, système convivial, plus robuste que ceux des GAFAM et, de plus, libre et gratuit.Si les autorités cherchent à œuvrer utilement, elles devraient systématiser l’emploi de Linux dans les administrations et (à petite dose) dans les écoles. À votre avis, pourquoi ne le font-elles pas, ou si peu ?

 Repair-Café 5G

Dans le Repair-Café 5G, il y a primauté de la technique sur l’humain et le social. Pas que ces aspects n’y soient pas présents, simplement il sont secondaires. C’est la technique et ses innovations continuelles qui, croit-on, fournira les meilleures solutions au problème récurrent des appareils en panne. Et puis, il y a aussi la séduction de la nouveauté technique, avec, la plupart du temps l’annonce d’une véritable percée technologique. En général, avec le temps, nous sommes bien obligés de constater que ces innovations n’ont fait qu’empirer la situation.

Le sujet est trop vaste pour en aborder ici tous les aspects. On se contentera de jeter un rapide coup d’œil sur une des facettes les plus emblématiques de cet engouement, celle des plates-formes numériques et des apps sur smartphone associées.

Le numérique, c’est une consommation d’énergie supérieure à celle du transport aérien ainsi qu’à la production mondiale cumulée d’énergie éolienne et photovoltaïque. Plus grave encore, son taux de croissance majeur (merci les objets connectés et la 5G !), exigerait une quantité phénoménale de métaux rares dont l’extraction détruit les sociétés et les écosystèmes. Les impacts environnementaux du numérique sont de mieux en mieux connus [1]. D’un autre côté, les dégâts du numérique sur les individus et les sociétés sont de mieux en mieux documentés.

Nous ne croyons absolument pas qu’un Uber ou un Airbnb de la réparation soit une bonne chose. Notre idéal d’une réparation entreprise par le réparticipant lui-même, au sein d’un groupe bienveillant et dans une ambiance conviviale n’y survivrait pas. Ce n’est pas que la technique soit toxique par elle-même, c’est l’excès de technique qui détruit systématiquement l’humain et l’environnement. Par contre, pour les gouvernements et les GAFAM, le numérique est un merveilleux outil pour guider les populations sur le bon chemin, celui de la croissance (soi-disant pour l’emploi) et de la consommation. Leur reste un problème, celui de l’indépendance des Repair-Cafés, ces lieux de convivialité organisés par des citoyens ordinaires, hors du contrôle des gouvernements et des lobbys industriels. Le danger est qu’il y émerge une contestation du modèle technique et économique dominant.

Plutôt que des plates-formes numériques, la seule chose qui aiderait vraiment les Repair-Cafés serait une loi qui contraindrait les fabricants à rendre les documents et schémas de leurs équipements, qui dorment dans leurs tiroirs, librement accessibles sur leur site, considérant qu’un achat d’appareil inclut automatiquement l’accès à cette documentation. Il y a 50 ans, on avait accès à une documentation technique très complète pour bien des appareils. Mais aujourd’hui, qui croit encore que nos hommes politiques et nos industriels souhaitent réellement aider les Repair-Cafés citoyens ?

D’une certaine manière, les Repair-Cafés sont et doivent rester un acte de résistance à un modèle économique de production et de consommation destructeur de l’humain, de la société et de l’environnement.


[1Kevin Marquet, Jacques Combaz, Françoise Berthoud, Introduction aux impacts environnementaux du numérique, Bulletin de la Société Informatique de France, pp.85-97, 2019.


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